Suzanne Fouchè

MA PATRONNE SUZANNE FOUCHÈ

 

Dans ma jeunesse j’ai été allongé deux ans en gouttière pour une tuberculose  synoviale du genou. Un jour de 1954 j’ai reçu une lettre de Paris, sur l’enveloppe il y avait un tampon « Ligue pour l’adaptation du diminué physique au travail ».

Il faut comprendre ce que cela pouvait évoquer à un jeune étudiant de 23 ans, dans un sanatorium où  la seule distraction proposée était une fois par mois le cinéma projeté dans le couloir. Une illumination ! Nous n’étions pas abandonnés, il y avait ailleurs des personnes qui s’activaient pour l’avenir.

Au début de mon exercice médical j’entendais beaucoup parler d’une femme qui avait sollicité des appuis à Lille et finalement ouvert un centre à Cambrai. On ne l’aimait pas beaucoup,  Suzanne Fouchè ! Quand elle m’a proposé Cornusse tous mes collègues m’ont déconseillé d’accepter, elle avait la réputation de renvoyer ses Directeurs aussi vite qu’elle les embauchait ! J’étais fonctionnaire assuré d’un avenir, mais garrotté  d’atermoiements et de la rigidité des habitudes. C’était pour moi un défi, j’avais déjà de l’expérience et je voulais mettre en application mes idées. Elle m’a dit : Vous serez Médecin Directeur faites ce que vous souhaitez vous avez carte blanche .... Tant que ce sera bien ! Comment ne pas être enthousiaste à la pensée de s’associer à  un tel tempérament, nous étions sur la même longueur d’ondes !

Qui était-elle cette  femme de la trempe des créateurs !

Elle était réputée pour sa force de caractère. Elle avait été malade toute sa jeunesse :  Mal de Pott, Coxalgie etc.… On ne guérissait pas de la tuberculose, il n’y avait pas d’autre traitement que d’attendre allongé sans marcher que la destruction osseuse se reconstitue. Quatre ans en moyenne. Après on était stabilisé …. En attendant la rechute ! Ah la nostalgie de pouvoir marcher !

 Suzanne Fouché durant ses divers séjours en Sanatorium osseux s’est attachée à fournir à ses camarades un soutien scolaire ou des activités.

Plus tard un premier atelier voit le jour, c’est l’époque aussi d'une collaboration avec Robert Trannoy, par la suite ils devaient se séparer, l’APF s’orientant plus vers une association de malades, LADAPT vers une association gestionnaire créatrice de centres de traitement.

Une première Postcure pour Tuberculeuses est créée à Valence, la guerre éclate, Suzanne Fouchè  se consacre entièrement à la gestion se débattant dans la pénurie pour fournir aux pensionnaires de quoi se nourrir et de quoi se chauffer.

A la fin de la guerre elle reprend son bâton de pèlerin pour faire des conférences solliciter des aides, Cornusse dans le Cher est acheté pour un prix symbolique en rente viagère, il a été le second centre de LADAPT. Ensuite viendrons d’autres postcures Peyrieu Evian  Puis des centre de formation professionnelle comme  Soisy Pontigny, Betton, des centres de rééducation fonctionnelle Saint Cloud, Cénac, Ouzouer ,  pour enfants Cambrai, Brest, Bayeux, puis Cornusse et Valence reconvertis après la quasi extinction de la tuberculose.  Des ateliers protégés Le Pré Saint Gervais, Saint André de l’Eure,   Pontmain…etc....

En 1963 son œuvre LADAPT gérait 30 centres dans un petit appartement 6 rue de Seine.  Toute la surface en était occupée en bureaux même les sanitaires. Le personnel était peu nombreux, un directeur administratif des budgets Monsieur Mongou, un trésorier responsable des financements et investissements Monsieur Simon une secrétaires Mme Bardoux, un employé de bureau, plus tard une assistante sociale, toutes personnes sous la domination bienveillante d’une Secrétaire générale : Suzanne Fouché. Un conseil d’administration composé de proches, de fidèles. Même s’il y avait parfois des éclats, il régnait là bas  de l’admiration et un profond respect : Une patronne  Suzanne Fouché qui avait les défauts de ses qualités. La sincérité, la franchise, l’efficacité, une gouvernance dans la clarté avec parfois des entreprises hardies qui angoissaient le trésorier.

 

Ainsi était donc cette femme qui à une époque rejetante et honteuse de ses malades a  créé plus de 30 centres  a permis à tous de sublimer le handicap en promotion sociale.

Elle s’est exprimée dans  plusieurs livres dont « Souffrance école de vie » « Hommes qui êtes vous », « Dialogues avec la souffrance », « Je vivais d’un grand espoir » .      

On la disait grande catholique et en fait par la suite on me révéla qu’elle avait prononcé certains voeux et était Dominicaine. Confier la direction d’un de ses centres à un jeune médecin agnostique ne lui posait aucun problème  Sa foi profonde  lui permettait une tolérance qui n’était pas à l’époque très répandue. Pourtant elle était restée naïve, elle croyait en l’empathie de la convivialité et avait organisé de nombreuses  sessions de formation et de regroupement, à l’ouverture de la séance de la première manifestation dire une prière en commun lui paraissait à elle tout naturel. Ce sont certains de ses directeurs grands catholiques pratiquants qui s’en sont plaint, elle ne l’a plus fait.

Certes Suzanne Fouché c’était un tempérament, elle pouvait être brutale en paroles,  mais elle était capable aussi de comprendre les argumentations de ses interlocuteurs. Ainsi quand je lui avais demandé l’autorisation d’organiser un transfert d’établissement en colonie de vacances elle m’avait répondu : C’est non point à la ligne ! Quelques jours après elle me proposait par lettre un local à Saint Pair prés de Granville. L’ensemble de nos enfants y a fait de très nombreux séjours.

C’était un chef qui décidait mais qui pouvait changer d’avis et qui faisait confiance fidèle en amitié. Ainsi quand le projet d’un établissements après 14 ans à l’école Marie Thérèse de Saint Amand Montrond  a dû être abandonné, après son incendie, quand las d’attendre les décisions du quatrième puis du cinquième plan Médico social, j’ai décidé de créer un  IMPro provisoire de dix lits dans les locaux de l’IMP de Cornusse, elle m’avait tout d’abord dit « si vous le voulez faites le  mais vous n’aurez pas un sou » ! Je l’ai fait, elle ne m’a pas abandonné !

Une patronne oui  mais qui répondait à tous les courriers, qui écoutait, qui décidait mais toujours avec générosité.  Par elle les malades ont appris à dépasser  leur handicap pour, grâce aux divers centres de LADAPT trouver la possibilité d’un apprentissage pour plus tard un métier. Une philosophe amie d’André Gide et de François Mauriac qui nous a appris que nous n’étions pas, face à la médecine, ni des sujets ni des patients mais des personnes qui avaient droit à l’information, à une participation dans les décisions médicales et au respect dans l’écoute.

 

Suzanne Fouché c’était une autre époque, celle des pionniers qui ont créé ce consensus social qui permet à tous les handicaps, moteurs, mentaux, psychologiques, de ne plus vivre cachés ou rejetés mais présents dans la cité, acceptés sans manifestations intempestives d’apitoiement, et aidés par la collectivité.

 

Une femme dont la volonté et l’action, a su autour d’elle susciter le respect et l’attachement de ceux qui la côtoyaient.

 

Je l’aimais elle m’a toujours fait confiance, m’a toujours soutenu et beaucoup apporté.

 

Ma mère spirituelle.

 

Marc GICQUIAUD

 

Voir Françoise GICQUIAUD : « CORNUSSE un château, un village, dans l’histoire du BERRY »      pages 170-175 : 293-294 ; 315-325 ; 328.

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