ERRANCES PROFANES Tome 1 L'AVENTURE

Marc GICQUIAUD                                                                     Françoise GICQUIAUD  

Tél  02 48 74 84 30 ; E mail : mgicquia@club-internet.fr     www.auteurs-editeurs.com

En librairie, ou Chez les Auteurs Marc GICQUIAUD  33 Route de Saint-Amand 18350 Nérondes 
 

ERRANCES PROFANES Tome 1
L’AVENTURE

Dépôt légal  4ème trimestre 2004, ISBN 2-9511299-7-1   246 pages  Format A5  18,6  €  + 4 € port

Envoi groupé des trois volumes : 30 € + 4 € de port

 

 

Une femme cherche la vérité et découvre la foi.

Après le cataclysme seules des zones de survie ont été épargnées, il s'y est développé des civilisations indépendantes, parfois visitées par les marchands transitant en caravane dans les espaces abandonnés peuplés d'errants.

La Cité où réside notre héroïne voit une démocratie contestée surtout par un "Groupe" exaltant l'ordre et la puissance. Elle obtient de partir en mission d'exploration (MISSION).

Dans son périple elle est d'abord victime et connaît la déchéance et le mépris d'elle-même, mais femme, elle pourra conquérir et dominer (SOUFFRANCES).

Au cours de sa fuite diverses aventures éprouvantes accidenteront son amour et son dévouement pour un homme (FUGITIFS).

Tous deux trouveront refuge dans un village pratiquant une curieuse religiosité. Entraînée par la jeunesse de la chair elle succombera au désir à la tentation, Mais jeune homme pur et religieux lui il fuit. (LES BIGOTS).

En quête de pardon, sa recherche l'amènera dans une ville souterraine, autrefois important centre scientifique abrité, toujours sous la domination des "Docteurs". (TUNNELS,).

Elle s’enfuit de nouveau, rencontre un sage Ermite qui l’aide à découvrir des vérités (L’ÉVASION)

EXTRAITS

p 39

CHAPITRE 2 Fuite   

……………………………………………………………………

P 39

L'AILE

 

Au moment où l'ascendance l'élevait, quelques touches sur le clavier lui permettaient d'équilibrer la poussée. Sous son apparence fragile, l'engin était très sophistiqué. L'énergie captée du soleil, modulée par le pilote, circulait dans les nervures sous des pressions variables et donnait le mouvement. Une sorte de grosse libellule un peu pataude, aux ailes piquetées de cellules captantes. L'ondulation programmée ricochait en scintillements les rayons réfléchis. Un instrument, sur lequel les plus habiles composaient d'admirables symphonies de voltes, de balancements, de virages, de montées et de plongeons, de boucles et de pirouettes, de tours et de détours. Un art consommé des évolutions, une création pour le plaisir des curieux en bas, pour la joie, l'enthousiasme de se laisser guider par une inspiration extravagante, entre ciel et terre, enivré par l'effort, les sifflements du vent, les vertiges, et l'émotion du risque provoqué.

Impatiente de partir, elle avait choisi d'utiliser ce jouet dont le maniement lui était familier. Ce n'était pas bien sûr un vrai moyen de transport, mais bien mené, elle s'éloignerait le plus possible. Après, elle se débrouillerait.

De bureau en rendez-vous, de demandes en suppliques, de démarches en sollicitations, elle avait tout mis en oeuvre pour obtenir sa mission, et elle avait gagné, grâce à l'amicale intercession de Cagistraud, elle était chargée d'enquête, officiellement déléguée par la ville pour explorer les zones, étudier leur peuplement, leurs ressources, prendre des contacts, une ambassadrice en quelque sorte, investie de pouvoirs étendus... Des mots... Elle n'en était pas dupe. Les édiles ne se compromettaient pas beaucoup en la mandatant ainsi pour l'inconnu, pour une recherche qui ne les intéressait pas. Même si, servie par la chance, elle découvrait un univers fabuleux et improbable, personne ici n'avait envie de se risquer dans les dangers de l'imprévisible... Douillettement et peureusement cachés, pelotonnés dans leur havre de paix, dans la fausse sécurité de leur supériorité supposée, aucun n'avait l'envie, l'ambition, de partir pour se lancer à l'assaut de terres nouvelles. Quelles que soient ses trouvailles, elles resteraient sans suite. Tous, satisfaits de leur sort, restaient disposés à se contenter de l'entremise des marchands.

Le survol pour le moment était agréable, le paysage elle le connaissait : Là bas, la mer de plus en plus lointaine. En dessous, une plaine tapissée d'un velours tendre renvoyant la lumière en irisations vertes. De temps en temps, isolés ou par groupe, des arbres à la tête ronde rappelaient combien la terre était là, riche, et aurait pu être féconde. Tout droit vers l'intérieur, guidée seulement par le vague sentiment d'un appel, elle laissait, sans intervenir, sa machine l'entraîner vers l'aventure.

La secousse l'avait surprise dans sa rêverie, un soubresaut faisait se cabrer l'appareil à la verticale. Les membrures fragiles gémissaient d'une plainte vibrante, sifflante de toutes leurs structures. Désemparé, fou, il se laissait ballotter comme une plume prise dans le tourbillon d'une soufflerie démente. Malgré le pianotement fébrile, les commandes suffisaient à peine à stabiliser à peu près, à maintenir un certain équilibre très précaire. Sortir de ce torrent d'air brassé de milles colères déchaînées. De pirouettes en grimpers, de montées brutales en descentes brusques, pivotant, tournoyant, le minuscule assemblage volant réussissait, dans un virage catastrophe, à s'arracher au maelström. Maintenant, donnant toute la force de ses moteurs, ébranlé, vacillant, porté par un flux plus favorable, le petit véhicule forçait l'allure pour élargir l'écart. Lucie , cramponnée, agrippée des mains, des pieds, des dents, avait réussi à se maintenir, maintes fois arrachée, maintes fois sauvée à la dernière minute par une oscillation rapprochant la prise, une crispation assurant la solidité de l'étreinte. Les muscles douloureux, la peau écorchée, déchirée, les ongles arrachés, elle se détendait lentement, la bouche sèche, encore amère de l'effort extrême. Les dents lui faisaient mal de la lutte des contractions subies.

En haut, le nuage noir avançait rapidement dans la tourmente, dilaté par la poussée, effiloché sur les bords, il prenait les allures d'une boule géante, molle, avançant en se déformant, roulant, s'aplatissant pour mieux se gonfler plus loin de fureur impétueuse, de véhémence rageuse. Encore une fois la rafale avait été subite, une suppression imprévue de la portance la faisait se précipiter en un plongeon. Le sursaut du pilote permettait une nouvelle esquive, dans une révolte désespérée des élytres raidies, agitées de frémissements convulsifs, basculant avec des craquements, des plaintes déchirantes. Puis, tout à coup, la chute dans un crissement, un frémissement sonore. La descente à pic, tout juste redressée au ras du sol, en un dernier vol plané avant l'écrasement.

Au dernier moment de la dégringolade étourdissante, elle avait eu le temps d'apercevoir là bas, dans la brume, une colonne en marche... Une caravane...

………………………………………………………………………………………

p 47

CHAPITRE 3 souffrances

P 47

 

PRISONNIÈRE

 

La déchirure la rappelle à la réalité. Les muscles tendus, allongés au maximum tirent, tirent, lacérés, déchiquetés. Elle a l'impression de n'être plus qu'une boule de chair à vif, tailladée de blessures, baignant dans la saumure. Une crampe, douleur aiguë, un vacarme constant de souffrance, avec des crises, des élancements intolérables.

Au fur et à mesure, la conscience revenant redonne vie à ce cœur meurtri. Elle localise un balancement, un mal aux épaules et aux hanches, aux mains et aux pieds aussi. Elle est pendue ! Elle voit la terre, le chemin se déplace. On la transporte comme une biche, un gibier !

Redresser la tête ballottée, la tenir... L'insurmontable effort dépasse ses possibilités. La crispation gagne tout et dégénère en secousses spasmées, bandée comme un ressort elle craque, accepte le relâchement avec un sentiment de défaite, un cri intérieur de révolte. L'épreuve dépasse le supportable, elle s'effondre... perd connaissance.

Ses cheveux balaient une sente à peine tracée dans la mousse humide, et les hautes herbes dures, les roseaux fouettent ce corps jeune et nerveux à demi nu dans ses guenilles.

Spectacle provocant d'une belle femme abandonnée, vaincue, dont les membres minces sont noués, dont les belles formes sont marquées de traces douteuses, souillées, disloquées, pantin grandiose et désarticulé. Vision charnelle d'une beauté malsaine dans son martyre. Perversion, déguisement odieux d'une nymphe, traînée, bousculée, meurtrie comme une bête. Choc de l'inconcevable, du monstrueux, mariage de l'aimable et de l'abominable.

Avec la conscience revient l'insoutenable, les étirements successifs provoqués par le rythme des pas, l'angoisse de l'inconnu, la terreur vite supplantée et étouffée par l'acuité du mal. Temps infini, sans mesure, sans durée autre que le tourment.

*

* *

Le village était surprenant, fait de bric et de broc. Apparemment chacun avait constitué son abri selon ses origines, sa conception du logement, et suivant aussi les possibilités, les matériaux à sa portée.

Il s'agissait plutôt d'un camp : Là une cabane couverte d'herbes, là une bâtisse solide. Toutes construites d'éléments divers, branchages, débris de carcasses, épaves trouvées on ne sait où, emballages provenant sans doute de rapines. Plus loin, de vieilles tentes, défraîchies, aux fentes péniblement colmatées de pièces dépareillées..

Devant le manque de caractère de cet habitat, Lucie conclut se trouver au milieu d'errants, ramassis de transfuges ayant fui une des civilisations persistantes, en se regroupant au hasard des lieux et des affinités. Ceux là n'étaient pas des doux. Des violents vivant de brigandages, de pillage. Subsistant de chasse, de pêche, d'expédients de toutes sortes. Sans doute avaient-ils fui les représailles ou les sanctions, refusant de se conformer aux règles. Mais sans doute aussi avaient-ils été chassés, exilés. A en juger par l'état précaire des lieux, ils étaient retournés à un état demi-sauvage, primitif, dominé par la force, la brutalité sans contrôle. Pas de morale proposée par un groupe pensant, de dévotion prêchée par des sensitifs. La loi capricieuse imposée par un dominant. Des brutes dont le hameau se composait de tanières, sans lieu de réunion, sans communauté sans centre. Un groupement de hasard, s'équilibrant peu ou prou par la force, et survivant au jour le jour.

*

* *

En se contorsionnant, elle pouvait voir à travers les fentes de la porte. Pour le moment, l'endroit était désert si ce n'est un ou deux corps assoupis, écrasés par la chaleur, traînant par-ci par-là comme des fruits trop mûrs aplatis sur le sol. Ronflements sonores. Au loin des vociférations, des éclats de voix, des querelles couvraient par moments le bourdonnement des mouches insistantes.

Que s'est-il passé ? La capture, la cruauté du transport, puis le trou noir !

………………………………………………………………………………………

p 109

CHAPITRE 5 Les Bigots

p 115

 

QUOTIDIEN

 

Les repas se déroulaient selon la tradition : Tout autour de la grande table rectangulaire. Le Maître et les travailleurs mangeaient. Lucie servait. Il n y avait pas de préséance, seulement des préceptes d'efficacité. Bientôt le soleil déclinerait, il valait mieux ne pas gaspiller les moments de clarté avant la nuit. Seulement le nécessaire pour se réconforter, se reposer. Le temps de s'asseoir, d'être attablés, quelques brèves paroles avaient fait le point du labeur du matin, des consignes à appliquer pour l'après midi. Maintenant, abondamment servis, tous occupés de mastication et de déglutition rapide, le silence était seulement troublé du pas de la servante, et du bruit des couteaux.

Le choix des provisions, leur préparation, n'étaient pas déterminés par la recherche des qualités gustatives ou culinaires. Tout ce qui poussait sous la surface, était réputé souillé. Pommes de terre, betteraves carottes, etc... étaient destinées aux animaux. Les humains, utilisaient tous les produits aériens : céréales, fruits, légumes, assainis par les pluies et l'arrosage. Les graines elles-mêmes, avant les semailles, étaient mises à tremper. Douteuse dans son origine, en raison de l'alimentation suspecte dont on les avait nourris, la viandes des animaux était consommée bouillie. Cette cuisson était tâche noble, réservée à la Maîtresse. L'âtre central était le seul lieu impur de la demeure, les flammes étaient maléfiques, aussi était-il maudit, soigneusement délimité et évité. Le mal y était conjuré périodiquement par de l'eau pure. La crainte du feu se prolongeait dans la peur du chaud, les vivres devaient être consommés froides ou encore tièdes.

Soumise, attentive, curieuse, Lucie , la novice, apprenait petit à petit toutes ces habitudes, elle était là en élève, en postulante

La sortie était toujours bruyante par les sabots de bois. Le lavoir faisait sas avec l'extérieur. Les ouvriers se chaussaient dans le vestiaire. Maintenant, ils s'étaient dispersés vers leurs occupations.

Après une éclaircie à la luminosité douce, diffuse, sous le verre dépoli du ciel laiteux, étaient venus les nuages bosselés, au pelage gris, rayé de fourrure blanche. Une cataracte, après l'averse drue, régulière, aux gouttes serrées et fines, déversait une nappe liquide en grosses perles brillantes, au roulement assourdissant, sous un plafond uniforme, presque noir. Une bourrasque de vent courbait les branches, un concert monotone de martèlements, de sifflements, soudain réveillé par un coup de tonnerre résonnant, proche, unique, finalement rassurant. Suivant l'assombrissement, à l'horizon, une bande claire, sur laquelle les arbres, les fourrés, se détachaient en traits nets, comme un lavis à l'encre de Chine. Un corbeau passait, à la recherche du jour éteint.

Lucie, songeuse, réfléchissait à l'importance de l'immersion dans cette religion bizarre. Elle se remémorait sa surprise de les voir s'offrir à l'ondée avec bonheur, le visage extasié. Puis la pantomime, faite de postures, de supplications, d'offrandes, de sauts. Les mouvements des bras tendus, écartés, les mains descendant frémissantes de chaque côté du corps. Toute cette gymnastique lui rappelait son étude de certaines danses d'autrefois, et la musique cahotante de certains exercices impies. Là, pas de doute, il y avait une symbolique, tout un gestuel invariable, codifié, pour une communication avec un au-delà, une puissance révérée.

Pour le moment, elle ne comprenait pas cette surprenante croyance, elle en pratiquait certains rites, elle en observait d'autres, mais elle assistait à un film muet. Tout cela lui donnait l'impression d'être sourde en pays étranger. Elle souhaitait ardemment être intégrée, participer, sentir aussi cet élan, cette foi qui enlevait les autres, et les élevait dans l'infini des joies ineffables.

……………………………………………………………………………………

 

P 191

CHAPITRE 7 Sanctuaire

 

194

LES DOCTEURS

 

Le Docteur Zenphraïm était de vieille souche, il avait été engendré à partir des semences des plus éminents savants. Son père séminal était un physicien de valeur, sa mère ovulaire la plus grande chimiste étiquetée à la Banque. Secrétaire du Conseil aux produits, c'était à la fois l'ingénieur et le régisseur de la nourriture, l'économe de la cité. Il était là, encore jeune, les cheveux en brosse, l'allure dégagée et décontractée, prêt à répondre aux questions de la curieuse.

L'interrogation lui brûlait les lèvres. Depuis sa visite, elle n'était pas encore accoutumée à sa découverte... Anthropophages, ils étaient anthropophages!

- J'aimerais discerner "docteur" comment vous fabriquez l'alimentation, et à partir de quoi vous l'élaborez.

- Vous touchez là une des questions essentielles à la croissance de notre cité : la restauration. Voyez-vous au départ, nos ancêtres, les premiers occupants de notre ville, étaient peu nombreux. Des chercheurs de laboratoire, des techniciens de maintenance et quelques travailleurs : garçons préparateurs, ouvriers d'entretien, etc... A cette époque, semble-t-il, d'après les écrits anciens restés en notre possession, l'approvisionnement venait de l'extérieur avec cependant un important fond de réserve entreposé surtout sous forme de substances élémentaires. Des matières premières pouvant être accommodées selon les besoins. On ne sait pas du tout d'où venaient ces apports. Nous n'avons trouvé aucune trace à ce sujet. Il semble toutefois y avoir eu à l'époque des espèces d'établissements en plein air où étaient rassemblés et élevés des "Animaux" domestiqués. Je dis "animaux", parce que ce terme nous a été transmis par Parsec. C'est le seul à en parler à propos des destructions occasionnées aux superstructures des installations. Des êtres vivants comme nous apparemment, mais inférieurs, peut-être d'aspect différent. On consommait leurs chairs ou "Viande", c'est à dire leurs muscles, mais aussi parfois leurs entrailles. II y avait aussi semble t-il des "Végétaux" : un peu comme des choses se multipliant par des fragments enfouis dans le sol, et développant au-dessus et au-dessous des parties pulpeuses ou farineuses. A partir de sélections, toute cette résurgence sauvage était devenue très propice à la nutrition et était exploitée en parasitisme dans "l'Humus". Une sorte de recyclage rudimentaire puisque cet Humus ou "Terre", provenait de la décomposition organique, il laissait pousser les "Plantes". Les "Bêtes" mangeaient ces "Plantes", les hommes se rassasiaient des deux. Tous à leur décès, après pourrissement, redevenaient, avec les déchets, un nouvel élément fertile. Ainsi croyons-nous, d'après les quelques documents épargnés et retrouvés dans les écarts, que des humains primitifs avaient réussi à asservir, à modeler leur environnement. Pensez vous ! Ils absorbaient cette cueillette ou cette boucherie à l'état brut ! Seulement plus ou moins modifiés par la chaleur, quelquefois écrasés ou broyés, et fermentés. Une dégradation sommaire et impure à l'aide du feu et de quelques levures et bactéries empiriquement sélectionnées. Pratiquement pas d'asepsie ! Ce devait être écœurant, passablement infect : des odeurs, des saveurs fétides ou agressives. De plus c'était sûrement indigeste et dangereux pour la santé

- Mais il y a encore des êtres dehors !

- Dehors ? Où ? Des Horsins farceurs effectivement nous ont rapporté de tels faits, mais la certitude est là, notoirement c'est scientifiquement impossible. La destruction a été totale. Seul reste un glacis vitrifié et désolé. Tout ce qui persiste est souterrain, vous venez d'autres cavités au-delà. Nous l'avons tous appris, rien ne peut avoir survécu, vous le savez bien

L'œil était sévère, et la fixité du regard accusateur, le ton péremptoire, l'affirmation sans appel. C'était catégorique, il n y avait plus rien à la surface, puisque la connaissance, les textes, la tradition, l'enseignement le prouvaient. Pourquoi aller voir ? Aller où ? Et comment ? Dans le néant ? C'était inconcevable. L'univers se limitait à leurs tunnels, leurs grottes. Autant demander à une chauve souris de chasser en plein jour ou à une anguille de sauter au soleil. Conditionnés par leur claustration, ils étaient incapables d'imaginer l'immensité. La possibilité d'un horizon distinct de celui du plafond voûté de leurs cavernes dépassait leur entendement Tout juste admettaient-ils l'existence d'autres communautés, d'autres galeries habitées. Une quantité de passages étaient laissés à l'abandon, beaucoup de zones étaient restées vierges, et pour eux, une suite ininterrompue s'étendait à l'infini

 

P 223

CHAPITRE 8 L'Évasion                               

 

237

 

LA LEÇON

 

L'apôtre disparaissait parfois des heures entières. Au crépuscule il s'éloignait le long des pentes abruptes à la recherche de silence, de méditation, de recueillement, seulement confronté à lui-même, en dehors de toute intrusion. Il restait face à l'immensité, au-dessus du spectacle des rocs épars. Parfois même, oubliant tout, préoccupé de pensées sombres, il passait ainsi la nuit, les étoiles lui renvoyant l'image scintillante de ses frémissements intérieurs.

Lucie avait pour lui des attentions de mère, de fille inquiète, tourmentée d'une absence prolongée, et coléreuse au retour pour soulager une angoisse trop longtemps retenue. Ils formaient un couple dépareillé : l'idéaliste innocent dans sa naïveté, et la demoiselle délurée, curieuse, mais déjà grave, assagie par une expérience tumultueuse. D'un côté, le rêveur trouvait dans ses réflexions le sens caché des choses, de l'autre l'aventurière, active, vibrante, tirait les déductions d'un vécu intense et agité. Tous deux s'entendaient à merveille, lui philosophait, elle s'instruisait.

Un bloc dégringolait, et c'était une vision grandiose, contre le ciel bleu, ces rebondissements, ces sauts, culbutes sonores, réveillant l'écho complice dans la paix du soir. L'après midi avait été belle, noyée d'un soleil encore timide, presque chaude pour ces premiers jours du printemps.

L'ermite était là-bas, debout, fasciné par le vide, en extase devant la succession des reliefs, des sommets, des gouffres, chaos coloré de bleus noircis, de bruns rouillés, aspects qui évoquaient pour lui les diversités tortueuses de la nature humaine.

Dans un tourbillon de jets de pierres, d'éclats jaillissant en gerbes, la coulée de cailloux mêlée des boues et des sables arrachés au passage, s'avançait dangereusement en surplomb. Menacé, il n'entendait pas. Dans son dos le roulement déferlait en un vacarme assourdi. Couverts par le fracas des chocs, les cris de la femme affolée, ses gesticulations, ne parvenaient pas à alerter le distrait...

Lentement, placidement, le vieillard se retournait... Il savait depuis le début, mais il opposait à cette violence, de la matière, à la catastrophe, le parfait détachement, le mépris du juste pour l'adversité, les épreuves ou les périls. Quel risque pouvait l'émouvoir comparativement aux souffrances de son âme tracassée, au supplice de son esprit torturé par les errements d'un monde en folie. Le corps immobile, dans l'attitude absente d'un ailleurs, le regard perdu dans une vague apparition au-delà du réel tangible, il attendait...

Lucie l'avait presque rejoint au moment où, dans un bouillonnement, un tonnerre de bruits conjugués, de heurts, d'écrasements, de broiements, le grondement et la trépidation du sol bousculé, l'avalanche passait, transformant l'endroit où se tenait l'ami en un nuage confus de déblais disloqués...

Indemne, il était indemne, couvert d'une poudre cristalline, bien sûr, méconnaissable sous cet enduit doré, reflétant une lumière joyeuse. Blottie dans ses bras, toute petite, bouleversée, elle pleurait, et lui, paternel la consolait.

- Pourquoi... Pourquoi ne pas vous être sauvé... Pourquoi ?

- Pourquoi ? Mais pourquoi faire ? Ou la vie tient à moi, et elle me garde ou je n'ai plus ma place parmi les vivants, et pourquoi pas aujourd'hui. Voyez-vous mon enfant le choix ne nous est pas laissé. Nous sommes une petite poussière à la surface de la terre, une poussière sale, une moisissure poussée au hasard. Elle détruit, corrompt, plus souvent qu'elle ne favorise.

- Mais alors comment faire devant le mal, devant la méchanceté ?

- Il n'y a pas de mal, il n'y a pas de bien, il y a l'homme, juger c'est ignorer les autres.

- Comment faire ?

- Nous n'avons pas le choix ! Il faut accepter, accepter les autres, s'accepter soi-même tel que l'on est, bons et mauvais tout à la fois.

- Mais les fautes ?

L'ancien reste un instant plongé dans le recueillement, une supputation intime à l'intérieur de lui-même.

- Il n'y a pas de pardon, pas de purification, pas d'absolu, seulement vous-même, vous. Votre identité, vous devez l'accepter et maîtriser.

Alarmée, désemparée, Lucie voyait autour d'elle tout son univers de valeurs s'effondrer. Au fond il était bien facile de se sentir coupable, de regretter, de se repentir, de se promettre de ne pas recommencer. Il était plus confortable encore de rejeter la responsabilité sur le voisin, sur les circonstances, sur le groupe, sur tout, pour décharger un peu une conscience alourdie par le péché. Mais assumer en soi tous ses actes passés, présents, futurs, se dire que toujours sa propre personne serait l'unique la vraie la seule...

- Vraiment, vous croyez, il n'y a rien d'autre à faire.

Attendri par le désarroi de sa jeune protégée, le solitaire lui entoure les épaules d'un geste protecteur, indulgent devant sa grande détresse il reprend, patient, sa leçon.

- En vous, vous découvrirez le secret de la maîtrise. Rappelez-vous bien : L'acceptation de l'inévitable, l'adaptation aux impératifs inéluctables, la maîtrise surtout au moins de vous-même, de vos émotions surtout, mais aussi de vos besoins, de vos impulsions, pour éventuellement les utiliser à votre profit, pour le but que vous vous êtes fixé...

- C'est trop dur, jamais je ne réussirai...

Longtemps il reste silencieux, mais il n'est pas cette fois-là égaré dans son refuge de songes lointains. Ses yeux fixés très loin et très haut brillent de l'éclat d'une excitation intérieure. Il hésite, soupèse, délibère...

Pourquoi votre quête ? Vous cherchez des réponses au loin, ne sont-elles pas en vous ? Peut-être avez-vous raison et rencontrerez vous, là-bas une vérité ? Je suis trop âgé maintenant pour entreprendre des voyages. Allez-y, si vous en ressentez encore le besoin, vous avez déjà votre bagage, le message, les règles qui m'ont été inspirées lors de mes méditations sur la montagne. Vous savez maintenant comment découvrir la sagesse, vous avez  la force cachée au fond de vous-même !

Il lui laissait la liberté d’un choix, un voyage certes, une expédition, dans les inconnus lointains ? Encore dans la souffrance et l’aventure ? Elle comprenait que la réponse n’était peut être pas si loin, Une exploration d’elle-même sûrement !

Elle était fatiguée, désabusée, elle avait envie de rentrer.

© Marc GICQUIAUD

 

TABLE DES MATIÈRES

CHAPITRE 1:La cité P    5

 

Confort                                                                         p   5

Vivier                                                                           p 10

Bureau                                                                          p 15

Menaces                                                                        p 19

L'attentat                                                                       p 23

Ensevelie                                                                     p 26

Possédée                                                                     p 30

L'élève                                                                          p 34

CHAPITRE 2 Fuite   P 39

L'aile                                                                            p 39

Caravane                                                                     p 43

CHAPITRE 3 souffrances p 47

Prisonnière                                                                    p 47

Bagarre                                                                         p 50

Horreur                                                                         p 54

Suppliciée                                                                     p 59

Déchéance                                                                     p 63

Plaire                                                                             p 66

Jalousies                                                                        p 69

Rivalités                                                                         p 72

Amants                                                                          p 75

CHAPITRE 4 fugitifs p 79

Prudences                                                                       p 79

Les sables mouvants                                                       p 82

L'abri                                                                              p 84

Décision                                                                          p 87

Lassitude                                                                        p 89

Incendiaire                                                                      p 93

Insomnies                                                                        p 96

Sacrifices                                                                       p 100

Meurtre                                                                         p 102

La crise                                                                          p 105

CHAPITRE 5 Les Bigots P 109

 La procession                                                                 p 109

Docile                                                                             p 112

Quotidien                                                                        p 115

Le prêtre                                                                         p 118

Rites                                                                               p 121

L'éleveur                                                                         p124

L'enfant                                                                          p 129

Néophyte                                                                        p 133

Ricochet                                                                         p 136

La marchande de plaisir                                                 p 139

Faute                                                                              p 142

Pèlerins                                                                          p 144

Recherches                                                                    p 147

La descente                                                                    p 150

CHAPITRE 6 Tunnels P 155

Carnaval                                                                       p 155

L'émeute                                                                       p 158

Au trou                                                                          p 161

Tribunal                                                                        p 165

Le jugement                                                                 p 168

La cite des jouissances                                                 p 172

L'institut Des disciplinaires                                          p 176

Le lac                                                                          p 180

Le clan des lecteurs                                                     p 183

Le notable                                                                   p 186

CHAPITRE 7 Sanctuaire P 191

L'usine                                                                        p 191

Les docteurs                                                               p 194

Économie                                                                   p 198

Volcan                                                                        p 201

Zen                                                                             p 204

Révoltes                                                                     p 208

L'abattage                                                                   p 213

Au secours                                                                  p 217

CHAPITRE 8 L'Évasion P 223

La fuite                                                                       p 223

L'éruption                                                                   p 228

L'ermite kaglio                                                           p 233

La leçon                                                                      p 237

Epilogue                                                                 p 242

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :